A force de vouloir rester visible, j’ai fini par rendre mes créations invisibles,
Il y a quelque temps, je me suis rendu compte d’un truc assez absurde : je passais parfois trois heures à préparer une publication pendant qu’une Pestouille attendait sur ma table que je termine sa robe.
Il fallait trouver une idée, écrire le texte, le corriger, puis le reprendre parce que la première version sonnait faux, que la deuxième ressemblait à quelque chose déjà lu cinquante fois et que la troisième avait perdu en route cette petite voix qui fait que c’est vraiment Melle Pestouille.
Ensuite venait l’image. La penser, l’ajuster, parfois tout recommencer pour éviter qu’elle ne pique les yeux ou qu’elle ressemble à une publicité pour une tisane quantique avec douze pancartes, quinze informations et suffisamment de symboles lunaires pour ouvrir un portail dimensionnel.
Pendant ce temps-là, donc, ma sorcière était toujours sur la table.
Et quelque part, tout le problème était là.
Melle Pestouille est d’abord née de mes mains
Avant les textes, les réflexions, les guidances, les histoires de sorcières, les familles légèrement dysfonctionnelles et mes grandes interrogations sur l’existence, il y avait la pâte polymère.
Melle Pestouille est née dans mes mains.
Dans une petite sorcière façonnée lentement, dans les détails d’un visage, d’un chapeau, d’un balai, d’une robe ou d’un décor. Dans toutes ces heures passées à fabriquer quelque chose qui n’existait encore que dans ma tête.
Les mots sont venus ensuite.
Et ils ont pris leur place naturellement.
J’aime écrire. J’aime parler de sorcellerie, de spiritualité, de ce que nous traînons avec nous, de ce que nous héritons parfois sans l’avoir demandé, des absurdités du quotidien et de cette drôle de manière que j’ai de regarder certaines choses.
Ces textes font désormais pleinement partie de Melle Pestouille.
Je ne veux pas choisir entre l’artisane et celle qui écrit, parce que les deux appartiennent au même univers.
Le problème n’était donc pas d’avoir commencé à écrire.
Le problème, c’était la place que tout cela avait fini par prendre.
Quand montrer son travail prend plus de temps que le faire
Les réseaux sociaux ont cette mécanique étrange : pour montrer ce que l’on crée, il faut être présent. Et pour rester présent, il faut produire du contenu.
Encore.
Puis encore.
Une publication aujourd’hui, une autre demain, une image, une vidéo, un texte, une idée pour la suivante.
Et sans vraiment m’en apercevoir, j’ai fini par consacrer énormément de temps à montrer que Melle Pestouille existait.
Au point d’avoir parfois moins de temps pour faire ce qui lui avait justement donné naissance.
Je travaillais beaucoup pour montrer que j’existais, tout en ayant de moins en moins de temps pour créer ce qui m’avait donné envie d’exister ici.
C’est probablement la phrase qui résume le mieux ce qui s’était installé.
Bien sûr, voir un texte énormément partagé ou recevoir beaucoup de réactions fait plaisir. Je ne vais pas soudain me transformer en vieille ermite détachée de toute considération terrestre en affirmant que les chiffres n’ont jamais aucune importance.
Quand on possède une petite entreprise, être visible compte.
Mais il arrive un moment où l’outil censé servir le travail commence doucement à dicter le travail lui-même.
Et là, ça mérite peut-être qu’on repose le téléphone cinq minutes.
L’écriture n’a pas remplacé l’artisanat
J’aurais pu en tirer la conclusion inverse : écrire moins, abandonner certains sujets, revenir uniquement aux créations.
Mais ce ne serait pas Melle Pestouille non plus.
Parce qu’au fil des années, cet univers s’est agrandi.
Il y a les Pestouilles et les objets que je fabrique. Il y a les sorcières, la magie quotidienne, les cartes et les symboles. Il y a les histoires humaines que j’écris parce qu’elles me parlent, parce que je les ai parfois traversées ou simplement parce qu’elles disent quelque chose de cette drôle d’expérience qui consiste à essayer d’être soi au milieu du reste.
Tout cela s’est mélangé.
Et finalement, c’est peut-être justement ce mélange qui fait Melle Pestouille.
Je ne voulais donc rien supprimer.
Je voulais retrouver l’équilibre.
Remettre les créations au centre ne veut pas dire effacer le reste
Pendant longtemps, j’ai peut-être moi-même contribué à faire oublier qu’il y avait une artisane derrière les mots.
Une femme qui modèle, peint, assemble, recommence, observe une petite sorcière pendant vingt minutes parce qu’un détail ne va pas et finit parfois par découvrir que le problème était simplement son chapeau posé trois millimètres trop à gauche.
Ce travail-là mérite lui aussi de prendre de la place.
Pas seulement lorsque la création est terminée et mise en boutique.
Mais dans les essais, les étapes, les ratés, les changements d’idée, les matériaux, les choix et tout ce qui transforme progressivement un morceau de pâte polymère en personnage.
C’est donc ce que j’ai décidé de remettre davantage au centre.
Non pas parce que les textes seraient devenus moins importants.
Mais parce que les créations ne doivent pas devenir le décor d’un univers qu’elles ont elles-mêmes fait naître.
Créer d’abord, communiquer ensuite
Je n’ai aucune envie de partir en guerre contre les réseaux sociaux. Ils m’ont permis de faire connaître Melle Pestouille, de vendre mes créations et surtout de rencontrer des personnes qui suivent cet univers parfois depuis des années.
Mais je n’ai plus envie non plus que chaque journée soit organisée autour de la question :
« Qu’est-ce que je vais bien pouvoir publier aujourd’hui ? »
Il y aura des textes quand j’aurai réellement quelque chose à écrire.
Des créations quand elles seront prêtes.
Des réflexions, de la magie, des cartes, des coulisses et probablement encore quelques traumatismes familiaux légèrement saupoudrés d’ironie, parce qu’il ne faudrait tout de même pas bouleverser complètement l’ordre cosmique.
Mais je préfère désormais laisser un peu de silence plutôt que produire simplement pour nourrir une machine qui oubliera de toute façon ma publication dans quelques heures.
Parce qu’au bout de la chaîne, il reste quelque chose de très simple.
Melle Pestouille n’est pas née pour alimenter un réseau social.
Elle est née parce qu’un jour, j’ai eu envie de fabriquer une petite sorcière.
Et ça, j’avais peut-être simplement besoin de le remettre au centre de l’histoire.